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Madagascar : quand la colère d’un peuple explose

octobre 26, 2025 Auteur :
Madagascar : quand la colère d’un peuple explose

Le déclencheur des manifestations

À la mi-septembre 2025, le mécontentement populaire atteint son paroxysme. Les pannes d’électricité, les pénuries d’eau et la corruption présumée alimentent la colère.

Des manifestations massives éclatent dans la capitale Antananarivo, à la suite d’appels lancés par des politiciens d’opposition, mais surtout relayés par des mouvements citoyens jeunes et connectés. En quelques jours, des dizaines de milliers de jeunes descendent dans les rues.

Deux mouvements émergent comme figures du soulèvement :

  • Gen Z Madagascar, à l’origine d’appels viraux sur les réseaux sociaux
  • Gen Z Université, ancré dans les milieux étudiants et intellectuels

Une jeunesse en révolte

Les manifestants, majoritairement issus de la génération Z, réclament une eau potable et une électricité stable pour tous. Mais leurs revendications dépassent la question des services publics : ils dénoncent la mainmise française sur le pays, les liens étroits entre le président Andry Rajoelina et Paris, ainsi que la corruption généralisée.

Ils s’insurgent contre un système où 8 enfants sur 10 n’ont pas accès à l’école primaire, et où 1,5 million de personnes subissent la pire crise alimentaire depuis dix ans, provoquée par une sécheresse dévastatrice.

Un contraste frappant, quand on sait que les ressources minières du pays sont estimées à près de 800 milliards de dollars.

Les premières réponses du pouvoir

Face à la contestation, la première réaction du président Andry Rajoelina est de nommer un nouveau Premier ministre un militaire ancien directeur de cabinet du précédent chef du gouvernement. Une décision perçue par la population comme un simple changement de façade, voire une tentative de militarisation du pouvoir.

Le président, titulaire de la double nationalité malgache et française, est de plus en plus critiqué pour sa proximité avec Paris et son incapacité à répondre aux besoins fondamentaux de la population.

Le tournant du 11 octobre : la fracture militaire

Le 11 octobre 2025 marque un tournant décisif dans la crise. Le CAPSAT (Corps des personnels et des services administratifs et techniques), unité d’élite de l’armée malgache, refuse d’obéir aux ordres.

Les soldats rejettent l’ordre de tirer sur les manifestants et rejoignent la population, transformant le mouvement en véritable soulèvement national.

Face à ce refus, le président fait appel à la France, demandant un renfort militaire. Paris réagit immédiatement et envoie un convoi pour exfiltrer Andry Rajoelina, précipitant sa chute du pouvoir.

L’arrivée du colonel Randrianirina

Dans le vide politique qui suit, le colonel Michaël Randrianirina, commandant du CAPSAT, prend la tête du pays.

Il promet des réformes profondes et un retour à la souveraineté nationale, suscitant des comparaisons avec Ibrahim Traoré, le jeune chef d’État burkinabé arrivé au pouvoir dans des circonstances similaires.

Randrianirina n’est pas un inconnu. Il avait été emprisonné en 2023 pour incitation à la mutinerie, avant d’être libéré en 2024. À peine installé, il reçoit officiellement des représentants de la Russie à Antananarivo un geste diplomatique lourd de sens, traduisant une volonté de réorientation géopolitique du pays.

Les racines profondes de la colère

Au-delà des coupures d’eau et d’électricité, la population dénonce des décennies de corruption et de promesses non tenues.

Parmi les exemples les plus parlants :

  • des routes fissurées quelques mois après leur inauguration, isolant des régions entières
  • des écoles qui n’existent que sur le papier, privant des milliers d’enfants d’éducation
  • des projets d’électrification sursaturés qui ne bénéficient à personne
  • des hôpitaux inachevés, où des malades meurent faute de soins

Un pays riche, mais un peuple appauvri

Ces dysfonctionnements reflètent un paradoxe flagrant : Madagascar est l’un des pays les plus riches d’Afrique en ressources naturelles, mais aussi l’un des plus pauvres.

Les ressources minières, estimées à 800 milliards de dollars, ne profitent pas à la population.

La corruption endémique et la mauvaise gouvernance condamnent le pays à une pauvreté structurelle, alimentant une colère que plus rien ne semble pouvoir étouffer.

Les pénuries d’eau chroniques ont laissé de nombreux ménages sans eau courante pendant des jours. Selon l’UNICEF, 70 % des habitants du sud de Madagascar n’ont pas accès à une eau potable de base.

La société nationale d’eau et d’électricité, Jirama, croule sous une dette estimée à 2,37 trillions d’ariarys malgaches, soit environ 529 millions de dollars, 7,6 % du PIB. Ses infrastructures vieillissantes provoquent 20 % de pertes d’eau et une baisse marquée de la production hydroélectrique, aggravant les délestages.

Sur le plan social, la pauvreté est écrasante : entre 75 % et 80 % des Malgaches vivent sous le seuil de pauvreté de 2,15 dollars par jour. D’après la Banque mondiale, la pauvreté dans les villes secondaires est passée de 46 % à 61 % au cours de la dernière décennie.

Le chômage des jeunes dépasse 30 % dans les zones urbaines, tandis que l’inflation, oscillant entre 7% et 8 %, érode des salaires déjà dérisoires. Malgré un taux d’urbanisation de 4,2 % par an, le PIB par habitant plafonne à 453 dollars. Transparency International classe le pays 140ᵉ sur 180 pour la corruption.

Ces failles économiques, infrastructurelles et institutionnelles constituent la toile de fond de la crise politique qui secoue actuellement Madagascar.

Conclusion

Les manifestations de 2025 à Madagascar ne sont pas un simple mouvement de rue, mais l’expression d’un ras-le-bol généralisé.

Un peuple épuisé par les coupures d’eau et d’électricité, la corruption, la pauvreté, et un système politique perçu comme dépendant de l’étranger, réclame désormais un changement radical.

Et cette fois, la génération Z, soutenue par une partie de l’armée, semble bien décidée à le provoquer.

Jasmine Rassale

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